La conception des billets de banque 2/2

Bien que certains billets puissent être considérés comme des œuvres d'art, leur conception fait plutôt intervenir des considérations d'ordre pratique. Les graphistes doivent tenir compte des nouvelles techniques d'imprimerie et de la nécessité de contrecarrer les faussaires.

Si le graphiste doit faire preuve de qualités artistiques, il n'a pas pour autant carte blanche. La valeur du billet, par exemple, doit être évidente, de même que l'autorité émettrice. Le graphiste doit aussi considérer la menace de la contrefaçon; d'une manière ou d'une autre, le billet doit être difficile à imiter. Pour finir, il doit répondre aux attentes du grand public. Les dessins doivent être dans l'air du temps, être précis et faire l'unanimité.

LES DESSINS DES PREMIERS BILLETS
Il n'en a pas toujours été ainsi : il a fallu beaucoup de temps pour que ce que nous identifions aujourd'hui comme du papier-monnaie voie le jour. Les premiers billets du monde occidental avaient des dessins simples. Le célèbre billet blanc de 5 livres, émis par la Banque d'Angleterre, en est un exemple classique. Ce modèle, émis pour la première fois en 1793, resta presque inchangé jusqu'à sa démonétisation, vers la fin des années cinquante. Au moment de sa création, il s'agissait avant tout d'agencer sur le papier les informations relatives à l'autorité émettrice, à la valeur nominale et au numéro de série. Le seul élément artistique était apporté par le sceau de la banque, une Britannia assise regardant un trésor monétaire placé dans le coin supérieur droit. En 1855, la banque demanda à un artiste de l'Académie royale des beaux-arts, Daniel Maclise, de dessiner une nouvelle Britannia - une image qui resta inchangée pendant plus d'un siècle, ce qui, même en plein milieu du XIXe siècle, représente une anomalie. Dans d'autres régions d'Europe, notamment en Allemagne, les autorités émettrices introduisirent pour la première fois deux éléments graphiques - la couleur et la complexité -, afin de contrecarrer les contrefacteurs.

ÉCHEC AUX FAUSSAIRES
L'invention de la photographie, dans les années 1830, posa de nouveaux problèmes, puisque les premiers appareils photo suffisaient pour reproduire un billet imprimé à l'encre noire sur papier blanc. L'introduction de la photocopie en couleurs résolut ce problème en donnant au graphiste un nouvel élément mais limité à une seule encre de couleur. Fabriqués aux États-Unis pendant la guerre de Sécession, les billets du Trésor, dont le revers était vert, illustrent parfaitement cette nouvelle technique. Leur couleur leur valut le surnom de green back (dos vert) et ni leur dessin ni leur nom n'ont changé. Bien que l'on dispose aujourd'hui de presses polychromes, le revers du dollar est toujours vert.

LA PERCÉE DES TECHNIQUES D'IMPRIMERIE
Des dessins plus complexes devinrent possibles en 1810 lorsqu'un horloger autrichien, Jakob Degen, mit au point la première machine à guillocher. Cette invention ouvrit la voie à la création d'autres instruments de gravure sur presse de motifs très sophistiqués. Il s'ensuivit une explosion d'images monétaires hautement élaborées - des représentations de paysages et des portraits. L'invention d'un tour géométrique, en Suède, élargit encore les possibilités de création de dessins complexes. La machine de Degen rendit la technique de l'impression en creux également accessible aux concepteurs de billets. Cette forme d'imprimerie produit sur le billet un effet de bas-relief, le dessin gravé étant imprimé légèrement en saillie par rapport au niveau du papier. Ce procédé offre non seulement un atout maître dans la lutte contre les faussaires mais permet aussi au graphiste de combiner dans son dessin des éléments en creux et des éléments en relief. Le dernier instrument dans l'arsenal du graphiste - le dessin polychrome formant le motif de fond du billet - a été rendu possible par l'invention de l'offset. Aujourd'hui, l'impression offset assistée par ordinateur donne au graphiste la possibilité de choisir un arrière-plan très coloré.

ÉQUIPES MODERNES DE CONCEPTEURS
La conception de billets est désormais réservée à des spécialistes. Les temps où une autorité émettrice pouvait confier le dessin d'un billet à quiconque sont révolus, car inspiration artistique et nécessité de sécurité et de clarté dépassent les compétences d'un artiste non spécialisé. La plupart des banques nationales émettrices ont parmi leur personnel un ou plusieurs graphistes qui se consacrent exclusivement à la conception des billets. Et s'ils gardent le contrôle du dessin dans ses grandes lignes et peuvent se voir confier le dessin des motifs principaux, il est fréquent qu'un groupe d'artistes spécialisés soit chargé d'éléments particuliers du billet. Un spécialiste de la gravure des caractères dessinera les caractères alphanumériques du texte et des valeurs nominales, cependant qu'un graveur se chargera de la partie iconique de la conception. Les graveurs travaillant à la main utilisent encore les outils traditionnels, à savoir le burin (ou guilloche) et la loupe, et peuvent mettre un an pour graver les dessins d'un seul billet. Si la gravure était jadis exécutée de manière mécanique, dans la conception moderne des billets, c'est l'informatique qui assure cette fonction. Le graveur responsable des motifs complexes du billet doit aujourd'hui être un informaticien accompli plutôt qu'un ouvrier adroit.

TRADITION ORIENTALE
En Chine, où la tradition du papier-monnaie est beaucoup plus ancienne - et radicalement différente - qu'en Europe, la conception se déroulait autrement. Les premiers billets chinois étaient produits à partir de plaques de cuivre gravées selon la technique de la typographie. Cette méthode donnait un graphisme rudimentaire, en général constitué de texte accompagné de motifs abstraits simples et répétitifs, et ce à partir de la dynastie Jin (1115-1234). Vers la fin du XIXe siècle, la Chine adopta les techniques d'imprimerie et de dessin occidentales. En 1957, Li Genxu inventa le procédé Orloff d'impression polychrome, qui permettait d'imprimer plusieurs couleurs sur le billet en une seule passe. Les graphistes étaient désormais en mesure d'utiliser des diagrammes complexes de couleurs avec des nuances. Chaque ligne pouvait même changer de couleur au fur et à mesure qu'elle traversait le billet. Ce procédé apporta une originalité nouvelle aux billets chinois.

CONCEPTION ICONIQUE
L'élément le plus frappant d'un billet est généralement le dessin lui-même, et les graphistes le conçoivent de multiples façons. Dans les monarchies ou les dictatures, les gouvernants s'affichent aussi bien sur les billets que sur les pièces de monnaie, mais les billets permettent un rendu plus élaboré en raison de l'espace et des couleurs disponibles. Un bon exemple est fourni par le monnayage iranien immédiatement avant et après la chute du shah, en 1979. Le portrait de ce dernier fut retiré des billets et de l'émission de 5 000 rials de 1981 pour être remplacé par une procession d'Iraniens portant des drapeaux et proclamant leur allégeance à l'ayatollah Khomeyni. Toutefois, les graphistes doivent être prudents : le monde de la politique est changeant. En conséquence, les figures culturelles ont plus de chances d'être retenues en tant que symboles de l'identité nationale ; les personnages politiques ne sont représentés qu'à condition d'être morts depuis longtemps et au-dessus de tout soupçon. Ainsi Karl Marx fut-il choisi pour orner le billet de 100 marks de l'ex-Allemagne de l'Est, tandis que l'Allemagne de l'Ouest orna son billet de 100 Deutsche Mark avec un portrait du cosmographe Sebastian Münster.

 

EN BREF

LE TOUR GÉOMÉTRIQUE

En 1829, un employé de la Monnaie de Suède, C.A. Broling, inventa ce qui est connu aujourd'hui sous le nom de tour géométrique. Contrôlée par une série de cames, de contrepoids et d'engrenages, cette machine-outil était capable de graver des dessins géométriques complexes - les guillochures - sur des matrices en acier, lesquelles servaient à fabriquer les plaques d'impression pour le dessin de fond complexe des billets. Plusieurs plaques pouvaient être réalisées avec une même matrice.
La modification de l'emplacement des roues dentées pouvait créer une variété quasi illimitée de motifs trop complexes pour être imités à la main et impossibles à reproduire mécaniquement sans que le fraudeur connût la position exacte des engrenages qui avaient servi à sa création.
Le tour, qui se répandit rapidement en Europe et aux États-Unis, resta le principal outil de reproduction des dessins d'arrière-plan des billets de banque avant d'être supplanté, dans les années quatre-vingt, par une machine à guillocher numérique capable de produire plus rapidement le même genre de motifs.

(c) Éditions Atlas -textes et illustrations (sauf billets de banque)



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